Antonio Serrafiore – 14 avril 2026
MONTRÉAL – Terre d’accueil façonnée par les migrations, le Canada compte aujourd’hui plus de 41 millions d’habitants, dont une large part est issue de l’immigration. Au fil des générations, ces communautés se sont intégrées à la réalité nord-américaine sans jamais rompre le fil invisible qui les relie à leurs origines.
À Montréal, la communauté originaire de Joppolo Giancaxio incarne avec force cette mémoire vivante. Issue en grande partie de la première grande vague migratoire de l’après-guerre, elle a su faire exister, à des milliers de kilomètres de la Sicile, un morceau de son village natal. Dans les années 1970, la métropole québécoise comptait même plus de Joppolais que tout autre lieu après Joppolo lui-même.
Ce lien entre les deux rives de l’Atlantique a donné naissance à l’Association Joppolaise de Montréal, qui demeure aujourd’hui un pilier de la communauté .
C’est dans ce contexte qu’émerge une question universelle : que signifie quitter son pays ? Entre le regard de ceux qui partent, animés par l’espoir d’un avenir meilleur, et celui de ceux qui restent, portés par l’attente d’un renouveau, se dessine une tension intime et collective .
De cette réflexion est né Il Paese: The Village, documentaire réalisé par la cinéaste montréalaise Shelley Tepperman. Inspiré de l’histoire de la famille Lo Dico, le film a été sélectionné à la 44e édition des Rendez-vous Québec Cinéma, le principal festival consacré au cinéma québécois, qui se tiendra du 22 au 30 avril 2026 à Montréal. Tourné en italien et en dialecte sicilien, il sera présenté en première le lundi 27 avril à 20 h 30 au Cinéma du Musée, avec sous-titres français .
Francesca Lo Dico : une histoire collective entre deux mondes
Au cœur du projet se trouve l’expérience personnelle de Francesca Lo Dico, immigrante de deuxième génération, bien connue à Montréal notamment à travers l’entreprise Fleuriste San Remo.
Le film prend racine dans un voyage de retour aux sources organisé en 2019 par l’Association Joppolaise, réunissant plus de trente membres de la communauté en Sicile après des années de séparation. « Il était important de le faire ensemble », confie Francesca. Le documentaire raconte « l’histoire de moi, de ma mère et de mon père, mais s’ouvre aussi à toutes celles et ceux qui ont participé au voyage, et à tous ceux qui ont dû quitter Joppolo » .
Entre la Sicile et le Canada, Francesca dit avoir grandi « partagée entre deux mondes », avec le dialecte sicilien comme langue maternelle. Une dualité qui traverse tout le film.
Le concept central est celui de spartenza, un terme sicilien qui dépasse la simple idée de départ pour évoquer la séparation, voire le déracinement. « Aujourd’hui, la technologie permet de rester en contact, mais autrefois, la distance était totale », rappelle-t-elle, évoquant les difficultés économiques de l’après-guerre .
Le documentaire tisse ainsi un dialogue entre l’intime et le collectif, oscillant entre nostalgie et célébration des liens familiaux qui résistent au temps et à l’éloignement. Il devient un espace où la mémoire se reconstruit, et où l’identité se raconte à la croisée du passé et du présent .
D’un point de vue narratif, l’œuvre s’éloigne des codes classiques. « C’est plus proche d’un poème », explique Francesca. « Les voix sont centrales. On cherche une immersion émotionnelle plutôt qu’un récit linéaire », presque une démarche « anthropologique et ethnographique » .
Un village entre départs et résistances
Quant à l’avenir de Joppolo, Francesca se montre lucide, sans renoncer à l’espoir : « Beaucoup de jeunes partent faute de travail. Mais ceux qui restent essaient de construire quelque chose » .
Chaque été, le village se réanime au rythme de ses traditions — la Foire d’août, le festival du melon jaune, les processions — tout en misant sur le tourisme et le retour des émigrés. La Via Francigena, qui traverse la région et relie Palerme à Agrigente, attire aussi les pèlerins.
Comme tant de villages siciliens, son avenir demeure incertain. Mais une chose persiste : « le désir de résister et de se réinventer ». Et peut-être, suggère-t-elle, que ce film contribuera à maintenir vivante cette mémoire .
Shelley Tepperman : filmer entre observation et mémoire
Pour Shelley Tepperman, ce projet s’inscrit dans une démarche de longue haleine autour des migrations et des identités culturelles. Son intérêt pour les communautés d’origine italienne remonte à l’enfance : « J’ai grandi dans un quartier où beaucoup de mes amis étaient enfants d’immigrants italiens », raconte-t-elle .
Le déclic survient en 2019, lorsqu’elle participe au voyage en Sicile avec l’Association Joppolaise. Une rencontre, celle d’Angela, la mère de Francesca, marque un tournant : « J’ai compris qu’il ne s’agissait pas seulement de nostalgie, mais aussi de culpabilité et d’un besoin de réconciliation » .
Dès lors, la cinéaste choisit d’élargir son regard pour inclure aussi ceux qui sont restés au pays. Le film devient une œuvre chorale, traversée par les notions de spartenza, mais aussi de restanza et de ritornanza, développées par l’anthropologue Vito Teti : rester comme acte de résistance, revenir comme possibilité de réinvestir son territoire .
Sur le plan esthétique, Il Paese oscille entre observation et poésie visuelle. Refusant toute voix off, la réalisatrice laisse les protagonistes porter eux-mêmes le récit. Les témoignages, souvent bruts et spontanés, confèrent au film une authenticité rare. Entre entretiens, archives familiales et fragments de mémoire, l’œuvre se construit comme une mosaïque de voix et d’émotions .
Un choix déterminant a été l’abandon de toute voix narratrice : « Au départ, je voulais une voix qui raconte tout, mais cela limitait le film. Sans elle, les histoires dialoguent plus librement. »
La mise en valeur du paysage et du quotidien occupe également une place centrale : « Il était essentiel de montrer à quel point c’est un lieu magnifique, que tant de personnes ont pourtant été contraintes de quitter. »
Le maire de Joppolo : « Des racines qui ne se brisent pas »
Dans une publication Facebook datée du 8 avril, le maire de Joppolo Giancaxio, Domenico Migliara, a tenu à saluer le travail de Francesca Lo Dico et de Shelley Tepperman, soulignant la portée du film comme un pont entre les générations et les communautés.
« Les racines ne connaissent pas la distance », écrit-il, rappelant que l’identité continue de vivre, même loin de la terre d’origine. Avant d’ajouter : « Joppolo Giancaxio est une maison. Toujours. »
Un message qui résume avec justesse l’esprit du documentaire : Joppolo Giancaxio demeure un point d’ancrage, une maison symbolique, capable de relier celles et ceux qui sont partis à ceux qui sont restés.